09 décembre 2005

La France va mal

Un raisonnement tenu pratiquement de façon permanente par les syndicats est le suivant : pour créer des emplois, il faut augmenter la demande et donc le pouvoir d’achat des salariés en augmentant les salaires. Le pouvoir d’achat augmentant et entraînant la demande, la production augmentera et les entreprises devront embaucher. De plus, si la production augmente, le PIB augmente d’autant et le pays s’enrichit. Raisonnement simple et dont la simplicité même entraîne l’adhésion populaire. Imaginons alors un épicier de quartier ayant un employé. Pour augmenter le pouvoir d’achat de son employé, il augmente son salaire. À partir de là, de deux choses l’une : ou bien il réduit ses marges et c’est alors son propre pouvoir d’achat qui diminue, ce qui annule l’effet sur la demande de l’augmentation de salaire de son employé. Ou bien il augmente ses prix de vente pour préserver ses marges et il se trouve confronté à la concurrence de l’épicier d’à côté dont les produits sont moins chers que les siens ; il perd une partie de sa clientèle, son chiffre d’affaires diminue, son PIB également, ses marges deviennent négatives, il doit licencier. Cet exemple montre que l’on peut retourner un raisonnement économique et obtenir une conclusion tout aussi crédible. Ceci vient du fait que les raisonnements économiques sont pratiquement toujours cycliques : pour diminuer le chômage, il faut augmenter l’offre d’emploi, donc la production, donc la demande, donc le pouvoir d’achat, donc la production, etc… On peut tout aussi bien dire que pour diminuer le chômage il faut augmenter la production, donc augmenter la demande, donc diminuer les prix de vente, donc les coûts de production, donc il faut limiter les salaires, ce qui diminue les prix, ce qui augmente la demande, etc…La contradiction vient du fait que les deux cycles ne sont pas indépendants.
Le fonctionnement de l’économie se décrit par un grand nombre de cycles qui ne sont pas indépendants les uns des autres. Pour des raisons démagogiques, les hommes politiques et les représentants syndicaux isolent le cycle qui leur convient sur l’instant et ignorent totalement l’interdépendance avec les autres cycles.
Si maintenant on examine la situation de l’ensemble des épiciers, il est clair que le transfert de clientèle entre l’épicier trop cher et l’épicier moins cher équilibre la perte de PIB du premier par l’augmentation du PIB de l’autre, mais qu’au total, le PIB global n’augmente pas. Un pays n’est jamais qu’un grand ensemble d’épiciers. Un transfert de production entre ces épiciers ne peut pas augmenter le PIB national. Pour que celui-ci augmente, il faut que les exportations augmentent, c’est-à-dire que le PIB de la nation augmente au détriment de celui d’un autre pays (la Terre est un système fermé dont la quantité des ressources est fixée une fois pour toutes et qui ne peut augmenter : la quantité d’eau sur Terre est la même depuis plusieurs milliards d’années). Donc, pour que le chômage diminue, la condition nécessaire n’est pas l’augmentation des salaires mais celle des exportations. Il faut donc savoir fabriquer des produits (ou des services) que les autres pays ne savent pas fabriquer (exemples : les Airbus A320 et A380 ou le TGV).
La seconde idée concernant la science économique qui est encore plus perturbante est la suivante : l’idée de base et fondamentale de toutes les théories économiques est ce que les économistes appellent « le comportement rationnel des acteurs ». Qu’entend-on par là ? Le comportement d’un acteur est dit « rationnel » lorsqu’il vise à satisfaire son intérêt particulier. Or la systémique (qui est aussi une science) démontre que la somme des intérêts particuliers des acteurs d’un même système ne conduit pas (sauf exception) à l’intérêt général c’est-à-dire celui du système tout entier. Donc la recherche par chaque acteur de son seul intérêt particulier ne conduit pas à l’intérêt de la société et de la nation. L’économie semble donc fondée sur une magistrale erreur. Ne serait-ce pas là la vraie cause du chômage ? Une économie basée tout entière et uniquement sur le comportement « rationnel » des acteurs s’appelle le libéralisme (qu’il soit « néo » ou « ultra »). C’est une économie dont l’objectif n’est pas l’intérêt général. L’économie de marché est une économie basée sur la concurrence, c’est-à-dire sur la compétition des acteurs et sur l’adage « que le meilleur gagne ». S’opposer à l’économie de marché c’est interdire aux poissons de nager dans l’eau. Par contre, si une économie de marché est laissée totalement libre dans son fonctionnement, elle dérivera vers le plus facile, c’est-à-dire le libéralisme. C’est à ce moment que l’économie se transforme en économie politique. Ou bien le politique fait le choix du laisser-faire (« la main invisible » d’Adam Smith) et c’est l’économie libérale de marché ou bien il met en place des règles d’accompagnement de l’économie de marché de façon que l’intérêt général soit préservé ; c’est l’économie sociale de marché. Encore faut-il que le politique définisse clairement ce qu’il entend par intérêt général. En particulier, il faut faire un choix sur la façon dont le pays entend faire face à la concurrence : ce peut être par les prix (économie libérale mais sans imagination) mais ce peut être aussi par l’innovation, l’imagination, la qualification, etc…Et cela c’est du pur politique. De plus, en face de l’inévitable concurrence des pays en développement, les pays développés ne peuvent lutter efficacement sur les prix des produits fabriqués par ces pays sans remettre gravement en cause les avantages et protection sociaux. Le problème des pays développés n’est donc pas un problème de demande et de pouvoir d’achat, car les consommateurs trouvent à bas prix les produits proposés par les nouveaux entrants, mais un problème d’offre, c’est-à-dire un problème de capacité à imaginer et produire des produits et services que les autres ne savent pas (encore) fabriquer. Il faut donc investir dans la recherche, l’éducation et l’innovation. C’est un plan à moyen et long terme. À supposer que ce plan soit enfin mis en œuvre, s’ouvre donc une longue période de difficultés pour les pays développés et endettés.
Les entreprises ont, comme toujours, une longueur d’avance sur les politiques et sur les syndicats. Elles ont tiré les premières conséquences de la mondialisation de la concurrence en se « recentrant » sur ce qu’elles savent faire le mieux et qui présente la plus grande valeur ajoutée, ce que l’on appelle leur cœur de métier. Toutes les activités périphériques, qui ne sont pas différenciées, sont sous-traitées ou confiées à des travailleurs de statut précaire. Ce mouvement de réorganisation est irréversible. Il appartient aux politiques de le faciliter en faisant en sorte que les lois et le code du travail ne soient pas une entrave à ce mouvement. En effet, il est illusoire de croire, comme le clament les syndicats, que tous les salariés peuvent bénéficier d’un contrat de travail à durée indéterminée et un emploi à vie. Seuls, les salariés attachés aux activités du cœur de métier peuvent, dans une certaine limite, bénéficier d’un contrat à durée indéterminée, car ces activités sont, généralement, les moins touchées par les variations du marché. Il n’en est pas de même pour toutes les autres activités périphériques pour lesquelles le volume de main d’œuvre doit pouvoir varier en fonction de la conjoncture. Pour ces salariés, l’activité est nécessairement flexible et les politiques doivent imaginer un droit du travail qui préserve les droits fondamentaux des salariés en tenant compte de la flexibilité. Il est certain que cela va à l’encontre du discours syndical. La formation tout au long de la vie professionnelle devient un facteur clé de succès, sujet sur lequel les mêmes syndicats sont étrangement silencieux.
Enfin, pour s’enrichir, un pays doit travailler. C’est une évidence et c’est ce que nous rappelle l’histoire industrielle de notre pays et ce que nous démontre aujourd’hui les pays en voie de développement. Mais nous semblons avoir perdu la mémoire et la vue ! Les difficultés du pays ont de multiples causes et leur analyse alimente les journaux et les polémiques à longueur de temps. Mais la principale reste le fait que les Français ont perdu (on leur a fait perdre) le goût du travail et du risque : leur rêve est de travailler vingt heures par semaine comme fonctionnaire pour avoir la garantie de l’emploi, d’obtenir un avancement à l’ancienneté (surtout pas au mérite) ainsi qu’une augmentation de salaire automatique, d’avoir huit semaines au moins de congés payés et de partir en retraite à l’âge de quarante-cinq ans avec une prime de pénibilité généralisée avec 95,5% du salaire de fin de carrière. Et ceci pour tous, bien entendu … pour éviter toute compétition ! Lorsqu’on fait remarquer que les Français sont les occidentaux qui travaillent le moins, la réponse bateau (et fausse) que l’on entend est que les Français ont la productivité la plus élevée. Premièrement, ce n’est pas vrai et, deuxièmement, on ne peut justifier en même temps la réduction du temps de travail par l’augmentation de la productivité et se plaindre des conditions de travail !
La devise républicaine (liberté – égalité – fraternité) est comprise, pour ce qui concerne son article deux, comme imposant, non pas l’égalité, mais l’égalitarisme ; alors que la seule égalité qui vaille est l’égalité des chances. Pour tout le reste, il s’agit d’équité. Ce rêve est alimenté par le discours et l’attitude des syndicats français qui sont les plus sclérosés, sectaires et réactionnaires du monde occidental. Leur capacité de blocage du fonctionnement du pays leur permet de refuser tout changement dans un monde où tout se modifie et s’accélère. Tout changement se heurte systématiquement à un refus, que se soit pour réformer la Sécurité sociale, le code du travail, l’âge de la retraite, l’Education Nationale, le fonctionnement de l’Assistance Publique et des hôpitaux, etc …Qui dira un jour la responsabilité des syndicats dans le retard français dans presque tous les domaines ? Qui, finalement, est responsable du manque de compétitivité du pays ? Le manque de courage des gouvernements n’est pas seul en cause (en fin de compte, il n’y aurait jamais eu de T.Blair sans M. Thatcher !). L’aveuglement sectaire des syndicats, associé à leur formidable pouvoir de nuisance (alors que leur représentativité est fortement contestable), a une lourde part de responsabilité dans le déclin du pays.

1 commentaire:

Jean Ploi a dit…

Imaginez-vous les syndicats d'agriculteurs demander une baisse des prix agricoles, ou le MEDEF militer pour la diminution des profits ?

Pourquoi voulez-vous que les syndicats de salariés agissent pour la baisse de la rémunération du travail.

Les premières victimes de la baisse de la rémunération du travail (relativement à la production) sont les travailleurs indépendants. Tous les épiciers ne sont pas employeurs.
Aujourd'hui les salaires des ouvriers et des employés sont trop bas. Peut-on admettre qu'un SMIC à temps plein ne permette pas de faire vivre une famille ? Est-il normal que la collectivité se substitue aux employeurs en finançant des primes à l'emploi et autres incitations financières à reprendre un emploi ?